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AN IX, nr. 103-104, NOIEMBRIE
- DECEMBRIE 2002
Contribution à l’histoire du "canivet" et de l’icône sur verre
text inedit par Ionela Manolesco
Le canivet initial était un sous-verre encadré,
présenté sur un fond de velours ou de papier de couleur (rouge ou vert). C’était
une œuvre composée d’abord d’un portrait miniature placé en médaillon,
peint à la gouache, au milieu d’une feuille enjolivée par découpage (ou
perçage) au canivet. Le genre artistique de ce nom avait pris son nom à un
petit couteau servant à rogner la corne des sabots des moutons par les
éleveurs paysans (mot enregistré dès 1514), aussi bien qu’à tailler les
plumes d’oie servant à écrire, que possédaient déjà les élèves des
pensionnats catholiques. Associer les icônes sur verre au canivet ? Comme
ancêtre? J’invoque, en faveur de cette thèse, le fait que tous les deux
naquirent en Allemagne, en tant qu'arts cultes. Leur l’histoire remonte au
XVIe siècle, mais la technique provient de l’ancienne Chine, à laquelle ont
avait emprunté le système de tailler une image sur papier, en négatif et de
la placer sur un fond de couleur (les ombres chinoises).
Ce furent toujours les Chinois qui ont inventé, comme on le sait bien, la
xylogravure, ancêtre de la gravure des XIVe-XVe siècles en Europe, puis ré-inventée
par les imprimeurs des tabulaires Occidentaux qui ont précédé l’imprimerie
à lettres mobiles de Gutenberg.
Il existe des dessins faits par la main même d’Albrecht Dürer, lesquels
furent dépecés au canif à la façon des canivets, pour les faire ressembler
à ses propres gravures ! La ferveur des couvents et l’engouement pour la
dentelle à fil ont encore alimanté la mode des canivets, si bien que même des
manuscrits anciens enluminés furent découpés aux XVIe - XVIIe siècles pour
obtenir des marges dentelées sinon des feuilles au lettrage percé et aux
marges enjolivées. Il fallait intercaler du papier de couleur entre les
feuilles pour pouvoir lire le texte.
La reine Catherine de Médicis adorait la dentelle au fil et en faisait elle-même
à ses heures, mais encore celle en papier. Ainsi fit-elle ajourer, par un
artiste, un certain Livre d’Heures, manuscrit précieux qu’elle a offert à
son fils, Henri III, roi de France et de Pologne! Ce document se trouve aujourd’hui
au trésor de la bibliothèque de Rouen. Et dire que les Polonais s’entichèrent
du procédé et adoptèrent le canivet comme genre. L’engouement perdura chez
eux jusqu’à nos jours, voir leurs découpages en papier de couleur. Ceci nous
ramène, directement ou par détour, à leurs lointaines origines chinoises,
celles du procédé de la dentelure en papier représentant des thèmes rituels,
tels que dragons, masques et oiseaux.
Après Catherine, ce fut à Marie de Médicis de promouvoir au sommet la
dentelle, en deux sens. Louis XIII imposa la mode, cultivée par la Cour d’Angleterre,
où l’on portait des dentelles, plus précieuses que de l’or, jusqu’au
revers des bottes. Pour nous restreindre à la dentelle en papier des canivets,
poursuivons ce qu’il en fût aux XVIIe - XVIIIe siècles.
L’art du canivet fut alors appliqué aux blasons ecclésiastiques. L’une des
plus anciennes pièces connues représentait le blason de l’abbesse de
Ronceray, datant de 1612, qui se trouve au Musée d’Angers. À part le sacré
ou le liturgique et le funéraire, l’art du canivet aborda encore le paysage
urbain, comme dans les œuvres d’un Cadet Rousselle - qui fut rendu célèbre
par la chanson - et que j’ai pu admirer dans la collection de la Réserve du
Musée d’Art et Traditions Populaires de Paris. C’est au même endroit que l’on
m’a permis d’étudier les huit cents canivets originaux, récemment acquis
par ce prestigieux site de culture.
Passons à l’icône roumaine sur verre. Le point de départ de ce genre d’art
populaire fut, dit-on, un miracle qui s’est passé le 15 février 1694, en
présence d’un groupe d’officiers et de soldats allemands assistant à la
messe. Une certaine icône s’est mise à suinter des larmes devant les
fidèles. Le miracle allait rendre un petit village roumain situé en
Transylvanie du Nord, où s’est passé l’événement, en un lieu de
pèlerinage, puis en un centre unique de création-diffusion de l’icône
roumaine sur verre, notamment de celle représentant la Mater Dolorosa. Là-bas,
pendant deux siècles et jusqu’à nos jours, catholiques et orthodoxes se sont
entendus à merveille, jusqu’à mêler leurs sujets dans ce même genre. L’icône
sur verre, cet art populaire, grâce aux diffuseurs d’Allemagne, des Pays-Bas,
de Pologne, de Tchécoslovaquie, devint un art sacré unique, comme surtout
celui de l’icône de Nicula, (village de l’icône miraculeuse).
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"Jesus et St Jean enfants" |
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Les deux Allemagne furent les promoteurs, et
de la xylographie dévote, et de l’icône sur verre affiliée.
Dans les pays voisins ayant subit l’influence allemande, les deux genres n’en
firent qu’un: la peinture sur verre. Aussi bien religieuse que laïque.
La Roumanie en allait se distinguer par la production la plus abondante, par un
style spécifique et par l’exclusivité des thèmes religieux abordés.
En Transylvanie, où les riches étaient des Hongrois catholiques et la masse
prépondérante - des Roumains orthodoxes, l’icône sur bois et l’icône sur
verre remplissaient une seule et unique fonction, celle de la dévotion.
Ceci est valable pour la Moldavie du Nord, aussi bien que pour la Bucovine et le
Banat.
L’origine de cet art tant soit peu naïf, de facture strictement roumaine
remonterait jusqu’au XIIIe siècle.
Par ailleurs, l’imagerie dévote occidentale allait prendre autrement son
essor, tout comme ses consoeurs de l’Europe centrale. Et, comme "tous les
chemins mènent à Rome", ce fut toujours elle qui avait provoqué cet
essor, suite à un événement archéologique sensationnel.
Le 31 mai 1578, des fouilles archéologiques ont eu comme résultat la
découverte des catacombes romaines, ainsi que les reliques des martyrs
chrétiens, leur portraits peints sur les parois, leur noms et leur
identification, correspondant aux récits hagiographiques connus. Rome imposa,
sur le champs, le culte des reliques. De nombreux centres de pèlerinage
apparurent un peu partout, et ceci en faveur de l’augmentation du nombre des
images saintes. Au cours de années 1589-95, les reliques des saints, tout comme
leurs représentations iconographiques devinrent autant d’objets de culte. L’imagerie
dévote connut alors un énorme développement.
La Reforme porta un coup sérieux à cette floraison. Plus grande fut encore la
riposte de la Contrereforme, qui stimula la foi chrétienne, aussi bien
catholique qu’orthodoxe. L’imagerie dévote triompha de la Réforme, devenue
iconoclaste.
L’expression laïque la plus représentative de l’art sacré fut le baroque
pour l’occident, et le style néo-byzantin de l’icône pour l’orthodoxie
centrale et sud-est européenne. Le même essor embrassa aussi les deux
principales ramifications populaire de l’art sacré, le canivet d’un côté,
l’icône sur verre, de l’autre.
Il n’y a plus de canivet, sinon dans les trésors cachés de quelques musées
et bibliothèques du monde. Toutefois, les deux genres survivent indirectement
par leurs contraires. Le canivet, art culte, en devint un populaire, celui des
facteurs de petites images saintes et de canivets mécaniques.
Et, vice-versa, la peinture sur verre, comme art occidental culte, allait
engendrer l’art populaire de l’icône sur verre, dans la même technique,
mais d’une autre facture: la roumaine.
Par bonheur, l’esprit moderne et la peinture contemporaine réhabilitent de
nos jours cet art naïf, spécifiquement roumain. Il n’y a plus chez nous de l’art
populaire de ce genre, mais les artistes et les iconographes professionnels l’adoptent
comme art culte. En France, l’art du cavinet allait à son tour, renaître,
grâce à quelques virtuoses actuels. On s’arrache les canivets, qui se
vendent à prix d’or.
J’illustrerai plus loin cette complexe convergence à l’aide de quelques
images tirées de ma collection.
(plus des images: www.photos.allwebconcept.com/i_manolesco )
Ionela Manolesco,
Montréal, le 18 novembre 2002